Cabinda, 10 ans après, l’Afrique célèbre le rescapé, Kodjovi…

Le Togo se souvient des martyrs avec une messe
Personne ! Personne d’autre, à part lui, Kodjovi Obilale, ne pourrait décrire l’état d’âme dans lequel il s’était retrouvé un instant la nuit du 7 janvier 2020 dernier, lorsque son tour était venu d’être invité sur le podium de la CAF Awards par l’ancien attaquant camerounais Samuel Eto’o Fils…
Ça devrait faire drôle à ces deux messieurs, anciens footballeurs, de se retrouver là, face au monde, dans deux rôles extrêmement opposés. L’un dans celui de héro-présentateur, et l’autre dans le rôle de rescapé, béquilles tenues solidement en mains afin de se tenir devant une assistance qui l’acclamait presqu’infiniment… L’émotion était palpable. Elle dépassait autant le présentateur Samuel Eto’o Fils que l’ovationné Kodjovi Obilale.
Ça faisait vraiment longtemps que les deux s’étaient croisés sur un terrain de football. Leur toute dernière rencontre se situerait au 28 mars 2009 au stadium d’Accra. Et l’homme invité par le présentateur de cette soirée des Awards africains de l’an 2019, était le gardien de l’équipe du Togo ce jour-là. C’était lui, ce dernier rempart qui avait mis en échec Samuel Eto’o et compagnie, dans leurs tentatives d’égaliser l’unique réalisation de la 11e mn de son capitaine Adébayor Shéyi. Les Eperviers du Togo, vainqueurs ce jour, des Lions Indomptables du Cameroun, c’était en partie, grâce aux nombreuses interventions de Kodjovi Obilalé. Mais, l’histoire de ce jeune homme qui venait de commencer, prendra fin le 10 janvier 2010. Juste 9 mois et quelques jours… Trop court pour le portier de l’Etoile Filante de Lomé, de se faire une place dans les pages d’or de l’histoire du football africain.
Cabinda y est rentré subitement et tout a changé. Le destin de ce gardien très prometteur, s’est vu…foudroyé. Et devant lui, dans ses suffocations, dans son combat contre la mort, il a vu deux compatriotes fermer éternellement leurs yeux et leur bouche. La scène telle que reproduite dans son livre « Un destin foudroyé », est tout simplement horrible. Et son court extrait des pages 118 et 119, émouvant… « Les balles sifflent autour de nous dans tous les sens. Quelques vitres éclatent mais pas la mienne. Le bus poursuit sa route quelques centaines de mètres avant de s’immobiliser. Le chauffeur s’effondre, du sang partout sur le cou et le visage. Autour, ça canarde dans tous les sens, impossible de voir d’où vient l’assaut. Les joueurs se jettent à terre, entre les sièges ou dans l’allée centrale. J’essaie d’en faire autant mais mon corps ne répond déjà plus. Les bras fonctionnent mais le reste… ».
Triste histoire. Triste fin de carrière d’un garçon né pour réaliser une très grande carrière et qui a vu trépasser en direct devant lui, deux compatriotes : Stan Ocloo, un ami, ancien collègue à Radio Sport FM et Amélété Abalo, ingénieux entraineur, toujours souriant et d’un abord toujours facile et fraternel.
Retour au point le plus sombre de la tragédie nommée Cabinda, telle qu’exposée dans son livre par Kodjovi Obilale… « Mon voisin Kpatoumbi, d’un geste militaire et sûr, se relève et se jette sur moi. Il me ratatine sur mon siège avant de me glisser plus délicatement au sol. Mais il n’y a pas beaucoup de places. La position est inconfortable. Mon dos me fait atrocement souffrir. Je parviens à y glisser ma main. Un gros trou au niveau des reins, du sang partout. Je suffoque avant de crier à mes camarades : Je suis touché ! Je veux voir mes enfants, je veux rentrer à la maison ! Laissez-moi voir mes enfants… Mes enfants…
J’ai tout du moribond sur le point de rendre son dernier souffle mais, rien ne m’échappe. Je vois distinctement l’attaché de presse (Stanislas Ocloo) et notre coach Amélété Abalo. Ils ont l’air encore plus mal en point que moi. Ils sont étendus sur la route. C’est la dernière fois que je les vois vivants, j’en ai la certitude. ».
L’histoire retient que par la suite, beaucoup d’informations eurent à circuler pour annoncer puis démentir la mort de Kodjovi. Une chose est sure : il a survécu à ses blessures. Sans pour autant garder l’état de santé qui le ferait revenir à sa passion de footballeur. Des hommages dignes du guerrier blessé qu’il est, n’ont jamais pu lui être rendus par le pays qu’il était parti défendre à cette CAN-là !
Parce que pense-t-on là-bas, au pays des Gnassingbé, qu’un champion, un rescapé, ou un…simple gardien de but, ne mérite pas des hommages de son vivant. A présent c’est fait par tout un continent.
Et désormais, à travers cette reconnaissance officielle de la CAF et la grande émotion que l’apparition dans la salle de Kodjovi, béquilles serrées en mains, a suscitée sur l’assistance, le rescapé des fusillades de l’enclave de Cabinda lors de la CAN 2010, vient d’écrire une nouvelle page de son histoire. Et personne ! Personne d’autre, à part lui, Kodjovi Obilale, ne pourrait évaluer le degré d’émotions qui l’ont envahies lorsqu’il se dirigeait vers son ainé Samuel Eto’o, afin de recevoir le prix spécial à lui dédié par la CAF. Plus qu’une distinction, le geste du président Ahmad Ahmad vaut à présent plus que tous les hommages, tous les honneurs que son pays, le Togo, a consciemment oublié de lui rendre. N’est-ce pas, l’autre victime de la société togolaise, le célèbre artiste de la chanson Jimmy Hope, mort avant que les autorités ne lui rendent hommage, disait dans une de ses multiples œuvres, « Le plus important, c’est de vivre. Le reste appartient à l’avenir… » ?
Si Kodjovi Obilale avait passé l’arme à gauche à Cabinda tout comme l’ancien confrère Stan Ocloo et l’ex sélectionneur adjoint Abalo Amélété, sûrement que son pays attendrait, cette date anniversaire du 10 janvier pour lui commander une messe quelque part. Puis ce serait tout. Pauvres martyrs d’une bataille dont ils n’étaient en rien concernés. Ils n’étaient que des chevaliers servants d’un Togo qui non seulement a du mal à bien organiser et financer suffisamment son sport, mais a traditionnellement encore plus de mal à reconnaitre ses mérites à ses vaillants fils, de leur vivant ! A l’intention de la mère patrie et à celle de l’Afrique toute entière, l’ancien portier du Shooting Star, espère qu’un jour, il obtiendra une bonne reconnaissance de son préjudice pour pouvoir aider sa famille.

 

Publié par Ali Achiraf