De la tristesse dans la cité

Lorsqu’au soir de ce dimanche 03 novembre 2019-là, l’arbitre égyptien Ahmed Elghandour, siffle la fin de l’indécis et stressant duel Enugu Rangers-ASC Kara sur le score étriqué de 1-0 au détriment des visiteurs togolais, c’est d’abord vers les dirigeants du club du septentrion que nos pensées se sont dirigées. En premier, le président d’honneur Sheriff Amah Aklesso pour sa passion et ses sacrifices, on ne peut plus, surréalistes…

Puis, vers les joueurs et leurs entraineurs. Tous, venaient de passer à côté d’un exploit historique. Surtout que l’addition des scores aller et retour, donne 2-2. Evidemment, ils sont déçus. Et ont raison de l’être. Ils sont abattus et quelque peu dévastés. Seulement, ils ne se rendaient réellement pas compte de la très belle et fabuleuse histoire que tous venaient de rater de peu d’écrire. C’est la loi du foot, dirait quelqu’un, mais ici, le simple fait que cette équipe championne nationale la saison dernière sans que personne ne s’y attendait, et qui ait tenu si dignement son rang de représentant du Togo sur le continent, soit éliminée pour si peu, est d’une grande tristesse.

Du sud au nord, et de l’est à l’ouest, sûr qu’un Togolais sur deux cachés dans leur petit coin, apprend à avoir une estime ou à vouer une grande admiration à cette équipe de Chauffeurs, née seulement en 1997. Et telle une âme bien née, elle a su, ces trois dernières années, tellement si bien faire les choses que le sort ne devait en principe permettre qu’elle soit éliminée de façon aussi incompréhensible et triste. Un petit but pris face à l’ogre congolais Vita Club, après le 0-0 de Lomé, et cette attachante formation quitte le bal des champions. Un autre petit but pris face à un autre ogre nigérian Enugu Rangers, après le succès 2-1 de Lomé, et la bien-aimée ASCK, est priée de nouveau de rendre ses feuilles d’examen… Injustement ! Il ne lui manquait qu’un point d’exclamation à mettre pour parfaire son texte, mais l’heure, au crépuscule de ce dimanche-là, a sonné qui annonçait le chant du cygne.

Et le chant du cygne, faut-il le dire, n’est jamais agréable pour l’ouïe. C’est rarement pour de bons présages. Et puis, une nuit de tristesse, quand elle commence vite, finit mal. Il a bien fallu donc que le peuple sportif togolais, fasse face en cette nuit de dimanche 03 novembre 2019-là, à ce que l’ancien défenseur central du Milan AC, Costacurta, appelait le pire… En effet, le 24 mai 1995, et à l’issue d’une deuxième finale de Ligue des champions, perdue par le club milanais en l’espace de trois ans face à l’Ajax d’Amsterdam, 0-1, une question de la presse internationale posée à ce dernier, comparant le but « assassin de la 85e mn » de Patrick Kluivert, à une catastrophe, a la réponse du défenseur milanais, telle une prêche…

Allessandro Costacurta, auteur d’un match irréprochable, tout comme d’ailleurs l’ensemble du Milan AC, bien que déçu et abattu par le résultat de cette finale de Ligue des champions, eut toutefois le mérite d’éluder la question en répondant plutôt par autres choses… Il choisit lui, de parler d’enfants abandonnés, de familles déchirées, de souffrances insoutenables auxquelles sont coutumiers certains peuples du monde, de guerre, de famine, de maladie, de dictature, de sécheresse, et même de morts… « Que vaut, messieurs les journalistes, une finale de Ligue des champions, perdue, face à ces atrocités, à ces injustices et à ces précarités du monde ? ». Pour celui ou ceux qui ont eu la chance de tomber sur cette réflexion d’Alessandro Costacurta, elle est plus qu’une dizaine de pages de la Bible. Ce Livre dont l’inspirateur est le maitre absolu de l’universalité débordante.

C’est donc, sur la base de l’insoupçonnable philosophie et de la souplesse des mots de l’ancien défenseur international italien qu’il nous fallait, nous, qui avons connu et aimé Ayivi Ekuévi, accueillir l’aube du lendemain et sa triste nouvelle sur la toile : l’image de l’ancien entraineur de l’AS Togo Port, sélectionneur des Eperviers juniors du Togo, était accompagnée de ces mots : « le coach Ayivi n’est plus de ce monde »… 03h venait à peine de sonner. Il est sans dire que la tristesse venait de gagner la cité. L’insomnie aussi. Oublié, d’emblée le supposé chagrin d’une élimination à Enugu face aux Rangers… Retour à la réalité d’une vie que les humains empruntent à la nature, juste le temps de paraitre. Ayivi est mort ! C’est la seule chose qui comptait à partir de l’aurore naissante de ce lundi 04 novembre 2019. Le poète, vêtu en costume de Costacurta, repose alors la question : Que vaut, chers compatriotes, un match retour de tour de cadrage de la CAF perdu par l’ASCK au Nigéria, face à la disparition d’Ayivi Ekuévi ?

Il venait à peine de déclencher un énième stage en faveur des jeunes nationaux des moins de 20 ans pour qui il avait tellement d’ambitions et de rêves, lorsque le mal l’avait pris. Il ne s’en est plus relevé… Certains êtres par leur destin, ont su marquer leur temps. Et parmi eux, cet amoureux de l’ordre et de la discipline. Ayivi Ekuévi est parti, en pensant quelques heures plus tôt à ses Eperviers Juniors dont il ne cessait de parler dans son lit d’hôpital. C’était avec eux justement qu’il creusait la tête dans son tout dernier chantier de vie. C’était pour eux qu’il faisait sa dernière bataille, avant d’être appelé par la Providence, à rendre l’âme en cette fatidique nuit de dimanche. C’est là où son histoire devient plus fabuleuse, lui qui, en tant que coach, a réalisé la meilleure performance nationale de son époque en intégrant l’AS Togo Port en matches de poule de la ligue africaine des champions en 2017. Et qui en tant qu’homme, réalisait ce dimanche-là, au Pavillon militaire du CHU Sylvanus Olympio, l’œuvre la plus importante de sa vie. C’est ainsi que la tristesse envahit la Cité.